Les Versets sataniques


Les Versets sataniques

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Les Versets sataniques1 est le quatrième roman de Salman Rushdie, publié en 1988, pour lequel il gagne la même année le Whitbread Award. Le 14 février 1989, l’ayatollah Khomeini publie une fatwa de mort contre lui en mettant en cause son œuvre et force l’auteur à entrer dans la clandestinité.

Sur l’histoire[

Gibreel Farishta et Saladin Chamcha, deux acteurs indiens de Londres (un acteur vedette de Bollywood et un imitateur de voix) sont victimes de l’explosion de leur avion jumbo jet d’Air India, détourné par des pirates de l’air à 10 000 m au-dessus de la Manche et s’écrasent sur terre. Cette histoire fait référence à un réel acte de terrorisme, quand un Boeing 747 d’Air India explosa le 23 juin 1985 en territoire canadien, attentat que l’on suppose perpétré par le terrorisme sikh.

Ils se retrouvent sur terre vivants, le premier dans la peau de l’archange Gabriel — Gibreel Farishta en ourdou, représente l’archange Gabriel et par moments Mahomet lui-même. L’autre acteur revient sur terre sous les traits du diable, avec sabots, cornes et queue provocante. « Juste avant l’aube d’un matin d’hiver, aux alentours de la Nouvelle Année, deux hommes bien réels, de bonne constitution, tombèrent vivants d’une grande hauteur, neuf mille huit cent et deux mètres, au-dessus de la Manche, sans l’aide d’un quelconque parachute ou ailes ». Gibreel Farishta et Saladin sont miraculeusement sauvés et choisis comme les protagonistes d’une lutte du Bien contre le Mal. Dans la tradition islamique l’archange Gabriel « rapporta » le Coran directement de Dieu à Mahomet. Gibreel Farishta chante « Renaître à nouveau » lorsqu’il tombe des cieux, « mais d’abord vous avez à mourir ». « Atterrir sur la terre ferme nécessite d’abord de savoir voler ».

Ils engagent un dialogue autour de la lutte entre le bien et le mal, la foi et le doute, le moderne et l’antimoderne.

Origine du titre du roman

Il s’agit de l’histoire des versets 19 à 23 de la sourate 53, Ennajm (L’étoile). Tabarî (839-923), historien et commentateur sunnite, rapporte cette anecdote :

« Alors fut révélée au prophète la sourate de l’Étoile. Il se rendit au centre de la Mecque,
où étaient réunis les Quraychites, et récita cette sourate. Lorsqu’il fut arrivé au verset 19 :

 » Que croyez-vous de al-Lat, de `Uzza et de Manat, la troisième ?
Est-il possible que Dieu ait des filles, et vous des garçons ?
La belle répartition des tâches que ce serait là… « 

Iblîs vint et mit dans sa bouche ces paroles :

 » Ces idoles sont d’illustres divinités, dont l’intercession doit être espérée. « 

Les incrédules furent très heureux de ces paroles et dirent :

 » il est arrivé à Muhammad de louer nos idoles et d’en dire du bien. « 

Le prophète termina la sourate, ensuite il se prosterna, et les incrédules se prosternèrent à son exemple, à cause des paroles qu’il avait prononcées, par erreur, croyant qu’il avait loué leurs idoles.
Le lendemain, Gabriel vint trouver le prophète et lui dit :

 » Ô Muhammad, récite-moi la sourate de l’Étoile. « 

Quand Muhammad en répétait les termes, Gabriel dit :

 » Ce n’est pas ainsi que je te l’ai transmise ? J’ai dit : “Ce partage est injuste”. Tu l’as changée et tu as mis autre chose à la place de ce que je t’avais dit. « 

Le prophète, effrayé, retourna à la mosquée et récita la sourate de nouveau. Lorsqu’il prononça les paroles :

 » Et ce partage est injuste « 

Les incrédules dirent :

 » Muhammad s’est repenti d’avoir loué nos dieux « .

Le prophète fut très inquiet et s’abstint de manger et de boire pendant trois jours, craignant la colère de Dieu. Ensuite Gabriel lui transmit le verset suivant :

« Nous n’avons pas envoyé avant toi un seul prophète ou envoyé sans que Satan n’ait jeté à travers dans ses vœux quelque désir coupable ; mais Dieu met au néant ce que Satan jette à travers, et il raffermit ses signes (ses versets)2,3. »

Ainsi d’après al-Tabari, Satan aurait tenté de dicter des enseignements hérétiques à Mahomet. Cet incident aurait eu lieu à La Mecque, huit ans avant l’hégire, alors que Mahomet récitait la sourate de l’Étoile, dans laquelle sont mentionnées trois déesses considérées par les Koraïchites païens, comme des  » filles de Dieu « .

D’après Maxime Rodinson, al-Lat, al-`Uzzâ, et Manât étaient, des déesses préislamiques appelées les « filles d’Allah ». Mahomet avait, dans une première version, recommandé qu’on leur rendît un culte, ces versets prononcés puis abrogés, sont les fameux versets sataniques.

D’après al-Tabari, Satan aurait contraint Mahomet à interpoler deux versets ce qui aurait créé un doute dans l’esprit des auditeurs de ce dernier. Or, du point de vue de la religion musulmane, Mahomet, en tant que messager du message divin, ne saurait avoir ni sa foi, ni sa sincérité remises en cause, ni même voir sa vie être ramenée à une vie banale où l’erreur est possible. De plus, Mahomet aurait demandé qu’il n’y ait pas d’image de lui pour ne pas devenir à son tour un objet d’adoration. C’est pour cela que, pour les autorités religieuses musulmanes, aucun livre, aucun film, aucune bande dessinée ne peut le faire apparaître en personne.

La sourate dans le Coran est la suivante :

« Son regard ne dévia pas et ne fut pas abusé
Il a vu les plus grands signes de son Seigneur
Avez-vous considéré al-Lat et al-` Uzza, et l’autre, Manat, la troisième ?
Le mâle est-il pour vous, et pour lui la femelle ?
Quel partage inique ! Ce ne sont que des noms que vous et vos pères avez attribués.
Dieu ne leur a accordé aucun pouvoir. »

— Le Coran, « L’Étoile », LIII, 17-23 ; (ar) النجم.

Pourquoi l’œuvre a-telle provoqué de violentes réactions

L’analyse des réactions suscitées par l’œuvre et sa publication s’appuie sur des extraits d’une lettre ouverte publiée le 24 février 1989 dans l’Herald Tribune et rédigée par Nomanul Haq, professeur d’histoire de l’Islam.

« ../.. La plupart de vos lecteurs occidentaux sont incapables de mesurer la cruauté du coup que vous avez porté (…) Vous aviez prévu les conséquences. (…)
Vous savez combien l’islam est d’une sensibilité aiguë au respect de son Écriture ; à tel point que le Coran ne peut pas être lu ni récité en traduction, car toute traduction induit une altération. (…)
(…) dans votre livre la personnalité de Salman le corrompu n’est pas seulement votre représentant, c’est aussi la figure historique d’un Persan, qui fut un compagnon du Prophète particulièrement respecté des chiites. En le présentant comme « Salman le pourrisseur de la Révélation », vous saviez que vous plantiez la main dans un nid d’abeilles. (…)
Quelle serait, selon vous, la réaction des Noirs américains, si vous vous moquiez de Martin Luther King ? Ou la réaction de la Communauté juive si vous faisiez l’apologie de Hitler ? Ou la fureur d’un hindou pieux si vous lui présentiez l’image de l’abattage d’une vache ? (…) »

Pour les plus rigoristes des musulmans, le livre peut être considéré du point de vue de l’islam comme blasphématoire, et ce de plusieurs façons :

  • en le considérant comme une moquerie envers le Coran, puisqu’il considère le Coran comme satanique en s’appuyant sur une tradition rapportée par al-Tabari, un commentateur du Xe siècle sur les trois déesses (versets 19-22).
  • en considérant comme parodique le portrait que fait le roman du monde musulman primitif et de Mahomet. Appelé Mahound dans le roman, il est réduit à une figure d’agitateur religieux cynique, brassant des affaires, s’occupant d’une maison close, connaissant des crises morales en s’interrogeant sur le sens de la vie.

Si l’on se base sur la charia, ces faits sont punissables de mort.

En publiant ce livre, l’auteur d’origine indienne et de parents musulmans se rendrait selon une interprétation littérale de la loi musulmane, coupable d’athéisme, d’apostasie et de conspiration contre l’islam.

  • Il se dirait athée dans l’interview au journal India Weekly : « Je ne crois en aucune entité surnaturelle, qu’elle soit chrétienne, juive, musulmane ou hindoue. »
  • Il serait apostat, car né musulman, il ne refuserait pas un islam qu’il ne connaîtrait pas, mais rejetterait l’islam tel qu’il lui aurait été enseigné. Une telle attitude étant, selon une interprétation de la charia, passible de mort.
  • En diffusant, avec la complicité de non-musulmans, des textes contre l’islam, hostiles à la « Vraie Religion » il aurait mené une conspiration contre l’islam, aussi punissable, selon une interprétation, de la peine de mort.

Réactions musulmanes

Mi-septembre 1988, le magazine de langue anglaise India Weekly publie quelques « bonnes feuilles » du roman accompagnées d’une interview de l’auteur. Un député musulman du Parlement de Delhi, Sayed Shahbuddin, intervient alors auprès du ministère des Finances indien, responsable en matière d’importation, et obtient en quelques jours l’interdiction de l’ouvrage car « susceptible de provoquer des heurts entre communautés religieuses ».

Alors que des lectures publiques de certains passages du roman avaient lieu en début octobre 1988 à Londres sur Broad Street, alors sans aucune réaction, la nouvelle de cette interdiction d’importation en Inde, attire l’attention des groupements islamistes et des pays islamiques, tels l’Iran et le Pakistan, sur cette œuvre, vite considérée comme une « machine de guerre littéraire contre l’Islam ».

Les premières campagnes de réactions publiques contre Salman Rushdie débutent en Grande-Bretagne en décembre 1988. Le 2 décembre, à Bolton, une banlieue de Manchester, près de 7 000 manifestants réclament l’interdiction de ce livre « pervers » et « blasphématoire envers l’Islam et envers la personne du Prophète » et brûlent un exemplaire du livre. Le 14 janvier 1989 à Bradford, dans une ville industrielle du nord de l’Angleterre -où vivent plus de quarante mille musulmans- a lieu une nouvelle manifestation et un nouvel autodafé devant la presse. Deux semaines plus tard près de dix mille personnes manifestent à Londres contre le groupe Viking-Penguin, éditeur du livre.

Le 12 février 1989, à Islamabad, capitale du Pakistan, une foule en colère d’une dizaine de milliers de personnes tente de prendre d’assaut et d’incendier le Centre culturel américain, pour faire pression sur le groupe Viking-Penguin dont la filiale américaine s’apprête à publier le livre sur le territoire américain le 22 février. Lors de cette attaque, cinq personnes sont tuées et une centaine d’autres sont blessées. Un des gardiens du centre culturel est lynché. Dans les jours qui suivent, d’autres émeutes ont lieu dans plusieurs villes pakistanaises et au Cachemire, province indienne à majorité musulmane, mais aussi à Djakarta et à Karachi, aux cris de « Dieu est grand » et de « À mort Rushdie ».

Le 14 février, à Téhéran, l’ayatollah Rouhollah Khomeini, guide spirituel de la Révolution islamique et du monde chiite iranien publie une fatwa (décret religieux musulman) lançant un appel à tous les musulmans d’exécuter l’écrivain britannique, d’origine indienne, Salman Rushdie, pour des « propos blasphématoires » envers l’Islam contenus dans le livre des Versets sataniques4. Selon la Constitution iranienne, le décret est immédiatement exécutoire et le gouvernement annonce une récompense de 200 millions de rials (21 500 dollars USD) pour tout Iranien exécutant la sentence de mort — 70 millions de rials (7 500 dollars) pour un musulman d’une autre nationalité. Le ministre de l’Intérieur, Ali Akbar Mohtashemi, et le commandant en chef des gardiens de la Révolution, Mohsen Rezaï, donnent l’ordre aux groupes islamistes qu’ils contrôlent de rechercher et de « liquider Rushdie ». L’Ambassadeur de l’Iran auprès du Vatican déclare lui aussi être prêt « à tuer Rushdie de ses propres mains ».

C’est cette fatwa publiée cinq mois avant sa mort qui va assurer désormais pour la postérité à l’ayatollah Khomeini une image de serviteur intransigeant de l’Islam, chez les Chiites mais aussi chez les Sunnites. Dorénavant, dans toutes les écoles religieuses musulmanes, Salman Rushdie, l’auteur blasphématoire est dépeint comme coupable et certains courants durs considèrent que la mission de le châtier, par n’importe quel moyen et n’importe où, est juste.

Le 17 février 1989, le président iranien, Ali Khamenei avait indiqué que « le peuple islamique accorderait son pardon si l’auteur revenait sur ses erreurs ». Salman Rushdie répondit « qu’il regrettait le choc moral qu’il avait fait subir aux adeptes sincères de l’islam ». Cependant, sous la pression, le 19 février, Ali Khamenei fit un rappel de la loi : « Même si Salman Rushdie se repent au point de devenir l’homme le plus pieux de notre temps, l’obligation subsiste, pour chaque musulman, de l’envoyer en enfer, à n’importe quel prix, et même en faisant le sacrifice de sa vie. »

Le 16 mars 1989, l’Organisation de la conférence islamique, réunissant les ministres des Affaires étrangères des quarante-quatre pays membres, condamnent à leur tour les « Versets sataniques », mais se bornent à exiger l’interdiction du livre, à recommander l’adoption « de législation nécessaire à la protection des idées religieuses d’autrui » et à affirmer que l’auteur « est considéré comme hérétique ». Cette position qui semble plus modérée, affirme de fait leur refus d’admettre que la loi de l’Islam ne puisse s’appliquer dans les États non-musulmans et leur accord d’abandonner Salman Rushdie à la sentence de mort promise aux hérétiques et renégats de la religion musulmane.

De nouvelles manifestations ont lieu à Bombay (10 morts), à Karachi, à Londres, à Paris (un millier de personnes), à New York, où l’on brûle des effigies de Rushdie. L’immense majorité des imams vivant dans les pays occidentaux prennent parti contre Rushdie, la plupart approuvent, plus ou moins, la fatwa de l’Ayatollah Khomeini que certains soutiennent sans réserve. Rares sont ceux qui plaident pour une certaine tolérance, voire un respect des principes de la laïcité ; parmi eux l’imam Abdullah al-Ahdal, recteur du Centre islamique de Bruxelles qui a eu une attitude particulièrement modérée au sujet de Salman Rushdie, est assassiné le 29 mars 1989 en compagnie de son bibliothécaire, Salem el Bahri.

En 1990 sort un film pakistanais, International Guerillas, dont le scénario met en scène Salman Rushdie comme chef d’une organisation criminelle internationale, attachée à la destruction de l’islam dans le monde.

Le roman a été finalement banni de tous les États musulmans et de certains États à majorité musulmane de l’Inde. Salman Rushdie fut donc contraint de se cacher et aujourd’hui encore, cette condamnation à mort est toujours considérée comme devant être appliquée.

Les traducteurs japonais et italiens du livre ont été poignardés en juillet 1991. Ettore Capriolo, l’italien, y a survécu. L’éditeur norvégien, William Nygaard, a lui aussi survécu à une tentative de meurtre à Oslo en octobre 1991.

En juin 2007, Salman Rushdie a reçu le titre de chevalier par la reine du Royaume-Uni. Cette distinction a provoqué la colère du Pakistan. Une résolution a été votée par le parlement pakistanais exigeant le retrait de ce titre. Le ministre des affaires étrangères, Ijaz Ul-Haq, estime que cette décoration pourrait justifier des attentats-suicide. Ces protestations officielles ont été accompagnées de manifestations au Pakistan où des effigies de la reine Elisabeth II et de Salman Rushdie ont été brûlées. L’Iran a également condamné cette distinction et des voix politiques et religieuses ont rappelé que la fatwa contre l’écrivain était toujours en vigueur. D’autres réactions ont eu lieu en Égypte, en Malaisie, en Afghanistan et en Inde.

Autres réactions

Suite culturelle

Le 30 mars 2008 a eu lieu au théâtre Hans Otto à Potsdam en Allemagne la première mondiale sur scène des Versets sataniques. La mise en scène est de Uwe Laufenberg et la pièce dure près de quatre heures.